L’électeur indécis, nouveau maître du jeu politique

Dans un article publié ce matin le quotidien économique français Les Echos revient sur ce que Pascal Perrineau, directeur du CEVIPOF, appelle “l’électorat du dernier moment”. Cette nouvelle donne de la sociologie électorale marque une évolution dans les pratiques des électeurs. Alors que l’appartenance partisane prévalait encore largement au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, le vote d’adhésion s’est peu à peu transformé en vote de protestation ou vote au cours des années 80. La perte de confiance dans l’action des politiques (au pouvoir dilué face à la mondialisation croissante) et la montée de l’individualisme en sont certainement deux des principales raisons.
Les dernières élections n’invalident pas encore ce schéma de vote protestataire, particulièrement visible lors de l’élection présidentielle de 2002 en France, mais elles mettent en lumière un autre phénomène, l’importance croissante des indécis. Le terme ne recouvre cependant pas un ensemble homogène, et si l’on reprend la segmentation du CEVIPOF on doit distinguer :
l’indécis dominé (ce dernier terme devant se comprendre dans le sens qui lui ait donné par exemple en théorie des jeux) qui ne comprend pas les enjeux de l’élection, ou ne veut pas les comprendre, et qui nourrit souvent les rangs des abstentionnistes ;
l’indécis stratégique, qui attend le dernier moment pour faire son choix ;
l’indécis normatif, qui analyse les différents programmes en fonction de sa grille de lecture propre, des enjeux qu’il considère important. C’est parmi cet électorat que l’on peut retrouver une partie des électeurs qui ont apporté leurs voix aux listes Europe Ecologie lors de l’élection européenne de juin 2009, après avoir visionné Home, le film de Yann Arthus-Bertrand.
A cette indécision s’ajoute le fait que l’électorat ne se sent plus lié à un parti mais raisonne en terme globaux. Il se positionne sur des grands thèmes et fait son choix au moment du vote, parmi les partis qui lui semblent présenter des réponses à ces thématiques.
Ces deux grandes caractéristiques du choix électoral de nos jours résultent d’une masse d’informations toujours plus importante pour faire son choix, et du relâchement de l’engagement à tous les niveaux de notre société (affaiblissement des corps intermédiaires, de l’institution du mariage, changement facile de fournisseurs dans la sphère économique …).
L’enjeu, en terme de stratégie électorale, n’est plus tant de conforter sa base tout en attirant l’électorat du centre, mais de repérer les sous-ensembles du groupe des indécis pour formuler un discours à leur intention. Cela explique en grande partie la mise en avant de l’action en faveur de l’environnement de Nicolas Sarkozy (mise en place à marche forcée de la taxe carbone, volontarisme et activisme lors de la conférence de Copenhague, et cette semaine discours prononcé lors du déplacement en Corse). La thématique écologique offre en effet la possibilité de sortir des clivages politiques traditionnels car elle fait appel à des ressorts affectifs (peur des catastrophes, sentiment de culpabilité vis à vis des générations futures, nostalgie d’un paradis perdu …). En ce sens la lecture de l’offre politique sur ces sujets fait plus appel aux sentiments qu’à une analyse rationnelle des propositions et programmes, ce qui facilite la transgression (comme par exemple lors d’une récente élection législative partielle dans le département des Yvelines, ou des électeurs de droite se sont portés en nombre important sur un candidat des Verts).
Le poids pris par les indécis relativise également l’intérêt des sondages quantitatifs comme élément de positionnement pour le candidat (mais n’amoindrit pas son intérêt pour manipuler l’opinion …) et remet sur le devant de la scène les études qualitatives qui permettent de faire émerger les fonds de discours communs aux électeurs. Le phénomène n’est pas nouveau. Jacques Pilhan, qui fut le conseiller en communication des deux précédents Présidents de la République, en était un grand consommateur. Mais l’étude qualitative démontre l’importance de l’affect dans la décision de l’électeur. Au pays de Descartes cela est peut être encore difficile à admettre.

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